Papier froissé


Guy MASAVI

Œuvre publiée sous licence Licence Art Libre (LAL 1.3)

En lecture libre sur Atramenta.net

Papier froissé

Je plane sans raison, simplement parce que je sais que je compte pour toi, pour la petite part que tu souhaites. Je n’en demande pas plus. Je sais qu’un jour la part s’envolera pour un autre ou d’autres. Je resterai avec quelque chose de toi en moi.

Des souvenirs tactiles, ton parfum discret, la texture souple et douce de ta peau et ta langue qui roule dans ma bouche.

Ça restera gravé au point que j’en oublierai les autres, autres peaux, autres lèvres, autres saveurs. J’en oublierai leurs noms et leurs mots d’amour comme une lointaine résonance, un murmure imperceptible dans les cavernes de ma mémoire.

Je tends un fil léger vers toi, un fil de mots pour être près de toi, le temps qu’ils filent sous mes doigts et le temps qu’enfin tu me lises.

Bonne nuit et celles à venir.

Que du bonheur de l’écrire, bonheur fugace pour moi et lointain pour toi.

Prends ces mots comme un baiser lancé dans la nuit, pour butiner tes seins.

Ce brouillon sur un papier froissé était sans doute resté coincé au fond d’un tiroir.

***

Un amour léger et rafraîchissant qu’elle évoquait cette lettre. Pourtant aujourd’hui en se relisant, cette passion qui émergée soudain du passé ne lui inspirait rien que du regret sans une once de nostalgie. Il se rejouait le voyage de cette aventure avec une lucidité glaçante en contraste avec la passion et la chaleur qu’elle suscita bien des années plus tôt.

Un sourire angélique sur un visage pâle aux traits fins, des yeux verts et des seins pleins, tendus à qui le souhaitait ! Pour peu qu’on lorgne son décolleté.

Il avait oublié un détail à l’époque, sous ce sensuel plastron il n’y avait qu’une parodie de cœur.

Pas sûr que sa volonté fut pour grand-chose au choix de ses amants. Leurs nombres ne comblaient que le vide de ses sentiments et ça, il avait mis longtemps à le saisir.

Ces amants ! Un grand mot pour des montures. Et le plus dur ce fut d’avoir été de ceux-là, et le comble, d’avoir imaginé être plus que cela, et le cruel, d’avoir été dupé, et l’humiliant, le silence qui suivit leur rupture, comme si rien ne s’était passé. Parce que le courage de dire droit dans les yeux et tout naturellement qu’il ne s’était rien passé, elle ne savait assurément pas. Pourtant c’eut été si simple…

Une peau veloutée aux saveurs d’agrumes, une bouche gourmande et une chevelure rousse au parfum subtilement musqué, il s’était plongé dans le bain hypnotique de sa sensualité.

Elle donnait du bonheur à qui caressait seulement ses fesses. Elle poignardait ingénument tous ceux qui n’avaient pas encore, sous ses privautés, gratté le vernis de ses apparences. Elle se pavanait avec celui de ses amants qu’elle avait choisi sans égard pour les autres. À moins qu’il ne fût le seul à admirer la femme qu’elle semblait être, pas son cul. Le faisait-elle exprès ? Pas sûr, mais peu lui importait, de muflerie en indélicatesse, droite sur son séant elle allait.

Tout glissait sur elle disait-elle, mais trahie à son tour, elle pouvait griffer salement. Une rivale en fit les frais un jour.

Exubérance, pétulance, jouissance, un feu d’artifice de synonymes qu’elle inspirait cette femme-là. Mais quand les paillettes dorées chutaient mollement, elles n’éclairaient dans la pénombre qu’une quadra vulgaire et superficielle. Ses fesses encore appétissantes ne faisaient pas oublier les bourrelets de son ventre que ses seins lourds caresseraient un jour, elle approchait la cinquantaine. Détails anatomiques qui valaient leurs pesants de cacahuètes pour les amateurs ou pour les amants obèses qui en oubliaient leur bide. Quel âge avait-elle aujourd’hui ? Que restait-il de sa superbe, des certitudes de son charme qui lui fit piétiner sûrement tant de cœurs ?

Elle était contente d’elle et heureuse de plaire sans effort à des hommes plus âgés ou parfois jouer les couguars pour mâles innocents ou pressés de se soulager. Elle aimait tout en amour disait-elle. Quitte à ne plus se respecter elle-même. Ceux qui l’aimaient en avaient mal pour elle.

Elle ne s’offrait que pour des ébats tactiles au-dessous de la ceinture et guère plus, mais avec un réel talent à laisser imaginer le contraire. Ses yeux doux n’étaient qu’appâts. Du talent elle en avait sûrement, mais pour changer la tendresse en fiel, pour faire d’une histoire d’amour un enfer.

Rien de joyeux ni de léger dans cette aventure à oublier enfin. Il déchira le brouillon déjà froissé de dépit quelque trente ans plus tôt.

Il y avait tant à savourer aujourd’hui sur son fauteuil. Tous ces souvenirs heureux avec les femmes au cœur sensible qui traversèrent ses quatre-vingt-dix ans d’existence.

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