Hôtel Continental


Un non lieu pour le tueur de Rémi Fraisse. Les tribulations d’une grenade offensive. https://www.atramenta.net/lire/hotel-continental/68703/1#oeuvre_page

 

 

las Ramblas

Sur son lit d’hôpital, Kevin observait l’infirmière qui s’affairait sur une veine. Sur son corps meurtri par les coups de matraque des gendarmes d’Espagne puis de France ces dernières quarante-huit heures, la chronique de cent ans de soubresauts révolutionnaires avait résonné. Il était dans un entre-deux pâteux, où la conscience lutte contre le songe.

Il détourna la tête vers la fenêtre. De son œil valide il pouvait voir le ciel et sa pensée s’est envolée. Ce fut d’abord dans un train qu’elle fit étape. Ce dernier murmurait en cadence et balançait doucement vers la France.

Il revenait d’Espagne. Drôle d’idée que d’aller soutenir les camarades catalans qui votaient pour l’indépendance de leur région. Un atavisme brigadiste, sans doute qui lui coûterait une dent brisée par une matraque de la police nationale espagnole et peut-être un œil d’après le toubib.

Le bercement du wagon sur les caténaires qui défilaient et la fatigue avaient eu raison de sa vigilance. Il s’était alors endormi.

Le visage familier d’un vieil homme vint tanguer dans son esprit. Il parlait d’une voix rocailleuse et ses yeux brillaient d’ivresse ou de chagrin…

***

— Des claquements de fusils, pas de mitraille et c’est déjà ça qu’elle m’a dit, celle qui m’a pris par la main en baissant l’échine tout en pressant sur ma nuque. J’ai entendu une balle siffler juste assez tard pour ne pas qu’elle m’explose le crâne, juste assez tôt pour que je réalise que la belle inconnue m’avait sauvé la vie en appuyant assez pour que je m’accroupisse.

A quelques mètres une famille détale dans les Ramblas, silhouettes hésitantes, fragiles que la mitraille va balayer.

Des cris, un camion plus loin qui recule, une rafale, une flamme puis une explosion. Des pantins de feu qui en échappent puis le calme, rien qu’une main qui n’a pas lâché la mienne.

Puis je la vois courir féline au centre de l’avenue, bondissant d’abri en abri pour en revenir enfin, un enfant muet de terreur dans les bras, le visage noyé dans sa poitrine.

A deux pas, la carcasse d’un tram, il ne reste peint sur sa carrosserie que les trois lettres de la CNT[1] en rouge et noir. Il ne reste rien d’autre, que des lettres sans âmes, là où la foule des travailleurs se pressait la veille dans un wagon bondé, débarrassé depuis quelques semaines des costards, des tailleurs serrés et des chaussures brillantes des commis de l’état.

Le petit peuple de Barcelone courageux et souverain allait à l’essentiel : le désordre c’est la nation ! l’état ! et le clergé ! Les églises se sont vidées, la police s’est faite absente et les usines ont vibré du chant libre de ceux qui produisaient, de leurs assemblées générales, de leur ébouriffante allégresse, du joyeux bordel qu’ils faisaient régner. Liberté, égalité, fraternité, ces mots ils n’avaient pas eu besoin de les graver au fronton des institutions, ils étaient dans le cœur du pays de rêve de tous les miséreux.

Mais cela n’a pas duré. L’autorité a la dent dure.

 

Ainsi parlait Pédro Gomez quant à la fin des repas de famille il contait sa guerre d’Espagne. Dans l’enthousiasme de son récit guerrier, il y avait parfois des instants de lyrisme.

 

— Je ne comprends rien, je sue derrière une table renversée et mes yeux embrumés de larmes et de sueur mêlées ne laissent discerner que la forme ondulante du visage d’une femme en noir aux cheveux courts. Le calme semble revenir, pourtant quand de nouveau courageux s’enhardissent pour sortir du piège des Ramblas, la mitraille retentit soudain, des corps s’allongent, morts ou qui le paraissent.

Je vois la flamme des canons jaillir de la rue des Tallers. Elle sait que les uniformes des assassins sont ceux des Mossos[2].

— Hijoputa ! Qu’elle murmure, mais j’entends bien la sonorité d’un r qui jaillit comme une rage, autant de par sa voix cassée que de ses yeux rouges de fatigue.

Quand deux de ces salauds jaillissent dans mon dos, l’enfant est agrippé à ma jambe. Mais la belle en noir n’est plus là, disparue à la faveur du nuage de poussière qu’un camion vient de soulever, lancé à tombeau ouvert et hérissé des fusils que brandissent quelques anarchistes nubiles et exaltés.

Je me relève, les mains en l’air. L’enfant laisse échapper un sanglot à mes pieds. Le militaire a un sourire carnassier aux lèvres.

Dans ces quelques secondes où toi tu réalises que tu n’es rien, le fonctionnaire accomplit son rêve de puissance. Ce pour quoi il existe. C’est bien à cet instant qu’il est le plus dangereux, drapé de l’autorité légitime du moment, parfois de l’instant, de l’encre encore humide d’une plume de préfet ou de l’ordre encore nimbé des postillons fétides d’un gradé.

C’est cet instant-là qu’a choisi Lola Folcona pour éclater la boîte crânienne du représentant de l’état temporaire de la généralité de catalogne, d’une balle d’un petit colt à barillet qui faisait aussi bien le job qu’un plus grand, surtout à bout portant. L’un de ses camarades de la CNT descendu du camion rebelle, vient de le lui procurer avec un sac de jute, sans doute rempli de munitions.

Les portes de l’hôtel intercontinental s’entrouvrent. Lola se charge de les écarter en grand sous la menace de son arme afin de laisser s’y engouffrer tous les malheureux accroupis sous les balles de la maréchaussée ou qui font les morts au milieu du boulevard ou qui par chance passe sur le trottoir à cet instant-là.

Le gosse a perdu la voix, il regarde le décor du hall d’entrée avec des yeux ronds et le masque de la terreur. Une femme l’a reconnu et me l’enlève des bras. Il retrouve la voix et c’était déjà ça…

 

Combien de fois Kévin, avait-il entendu son grand-père, gueuler son cri de gloire quand, aviné, il racontait comment il fut sauvé par Lola la pasionaria des anarchistes des Ramblas[3] en Mai 1937.

 

 

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