Névrose textile

Guy Masavi

Œuvre publiée sous licence Licence Art Libre (LAL 1.3)

En lecture libre sur Atramenta.net

Il s’était levé comme de coutume à 7 heures pétantes. L’heure du brave qui se lève tôt pour faire de sa journée un feu d’artifice de tâches. Oui, mais hardi, il ne l’était pas depuis sa naissance. S’il ce fut sa seule tare…

Sa tasse que sa main malhabile laissa filer quelques minutes plus tard, projeta une constellation d’étoiles couleur café sur son pyjama crème. Le ton de la journée était donné, il attendrait de gaffe en gaffe jusqu’au soir le bouquet final à l’hôpital, en garde à vue, ou enfermé dehors… C’était ainsi tous les jours depuis toujours.

Ainsi avait été le préambule de sa énième consultation de psychanalyse express qui durait depuis des années. Il s’appelait Bob Laloze. Faut dire qu’avec un nom pareil il commença bien mal sa vie.

Son psy pensa même au début de la thérapie que ce nom avait déterminé sa destinée, d’autres pensaient qu’il faisait exprès pour faire honneur à ses géniteurs.

Allez savoir…

Les Lalozes étaient issus de La Canebière, un petit village cévenol près d’Ales. Avec un nom de bled pareil, leur destinée aurait dû être pastis, calanques et petites nanas. Pas de bol, ce fut charbon terril et silicose.

Bob eut ses 15ans lors de la dernière charge de CRS devant l’ultime puits de charbon en activité. Évènement qui lui promettait des lustres de chômage lui qui ne fit rien à l’école sur les conseils de son pater. Il l’entendait encore lui chuchoter tout bas avec fierté entre deux quintes de toux :

— Tu seras mineur de fond, mon fils, comme ton père, ton grand-père et ton arrière grand-père.

C’est donc ce qui n’arriva pas…

Il eut 20 ans le jour de la mort de son géniteur dont on ne sut jamais la cause. Entre cirrhose et silicose, le cœur du toubib de famille balançait encore.

Le jeune homme hérita du pyjama crème du pater. Il ne le quitta plus que pour ses journées de loze.

C’est alors qu’il évoquait cette anecdote lors de sa dixième année de thérapie que l’œil du vieux psychanalyste pas pressé s’illumina soudain. Fiat lux !

— Je sais enfin, fit le Sigmund local, soudain soulagé après tant d’années de divan sur le destin de Bob Laloze.

À ces mots, ce dernier sauta de joie et s’emplâtra la poutre qui ornait, rustique, le cabinet bas du plafond.

En se frottant le crâne, il laissa échapper dans un soupir :

— Et alors docteur ?

Le vieil accoucheur de névrose lui répondit solennel :

— Il te faudra changer de pyjamas ou bien dormir à poil.

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