Un cœur sous les bottes


Sous la botte un cœur

Le rond-point était bouclé et une charge menaçait. Maria était couchée entre deux palettes tout près du brasero. Elle souffrait terriblement et serrait son gros ventre. Plus tard, nous avons eu la chance que l’ambulance passe au travers du barrage de CRS. Je le lui avais pourtant dit que c’était imprudent dans son état. Mais elle était comme ça Maria depuis trois semaines, enragée et heureuse de retrouver sa famille en gilet jaune. Sa grossesse et ce petit à venir, avait fait d’elle la vedette des irréductibles de la N113. Enfin, de la chance… Oui, mais le toubib avait grimacé pendant l’écho aux urgences.

— Ce sera délicat, il faudra une césarienne au risque de perdre le bébé ou… La maman. Avait-il dit précipitamment et sans autres explications avant de l’embarquer au bloc.

Depuis, j’attendais la boule au ventre dans la dalle d’attente 3 du couloir 2 de chirurgie 1 et tuait le temps en regardant les vidéos du jour sur Facebook. C’était ça ou pleurer, ça ou penser. Mais sur ma page d’accueil ne défilaient que des images de violences policières à Paris ou ailleurs. Un gars était assis à quelques mètres, vêtu d’un survêt bleu. Il attendait aussi et cachait mal les larmes qui coulaient sur ses joues, étouffait mal dans des inspirations sonores les sanglots qui affleuraient. Une montagne de muscles pourtant, ce type-là, une sale gueule aussi à ne pas déranger.

***

Sur mon portable, des dizaines d’images de matraquage à deux ou à trois sur des types au sol. Autant de tête frappées par des tirs de flashball, de corps qui gisaient dans une marre de sang au milieu de l’agitation. Partout des grenades GLI F4 au mélange subtil de TNT explosaient au sein de manifestants ahuris. Des dizaines de vidéos et pourtant deux se répétaient, virales. La première était de BFM, on y discernait à la lueur d’un lampadaire, un garde mobile son casque dans une main, dans l’autre un tonfa et les bras écartés. À ses pieds un manifestant recroquevillé probablement sonné. Puis soudain, un projectile jaillissait et frappait le flic en pleine poire qui aussitôt s’écroulait lourdement. Les images s’arrêtaient là et le commentaire qui suivait, stigmatisait la violence aveugle des casseurs contre les forces de l’ordre. La seconde montrait pareillement de nuit, cinq ou six flics casqués tabasser un contestataire au sol. Elle était brève, une dizaine de secondes, sans référence ni date, mais posté du jour. Ce pouvait être tout aussi bien des images de plusieurs jours auparavant.

***

Une porte coulissante automatique s’est ouverte en silence, une femme en vert a jailli. Je me suis levé le cœur battant mais c’est vers le molosse voisin qu’elle s’est dirigée. L’homme s’est redressé précipitamment. Il portait un pansement encore sanguinolent sur la pommette droite.

— Alors, comment va-t-elle ? A-t-il fait en essuyant ses yeux.

Ce visage ingrat, mais meurtri et dévasté par le désarroi avait quelque chose de touchant. J’ai senti une communauté d’émotion entre nous deux.

— Ça ira, mais elle veut voir sa mère…

— Je peux la voir aussi !

— Non sa mère ! A répliqué sèchement celle qui devait être une infirmière du bloc.

Si sèchement qu’il est resté muet et les bras ballants quand la petite femme en vert a tourné les talons sans plus d’explications. Il s’est rassis pesamment et a replongé son visage dans ses battoirs. Je me suis enfoncé un peu plus dans mon mini écran en ne préférant pas penser à quand ce serait mon tour d’affronter l’infirmière revêche. D’apprendre d’elle une mauvaise nouvelle me terrorisait déjà.

***

La première séquence de BFM était référencée lycée Camus de Marcellan, une petite ville à deux pas. Les lycéens étaient en grève depuis trois jours. J’ai aussitôt projeté notre bout de choux dans ce même lycée. Sûr que je lui aurai interdit d’y aller au vu des violences qu’il s’y déroulait depuis le début du mouvement de protestation.

Ouais, mais notre bout de chou restait à naître. On réfléchirait plus tard à l’attitude à prendre en cas de grève !

Dans la seconde vidéo quelque chose m’a frappé, la même voiture que l’on voyait en fond sur la première, apparaissait sur le côté droit dans l’autre. Aussitôt j’ai reconnu la rue adjacente au lycée. Il s’agissait donc de la même scène à un temps différent de l’action ou deux faits au même endroit.

***

J’avais oublié ma détresse quelques secondes dans ce jeu d’observation. Une femme aux pas pressés, le visage blême et sévère a traversé soudain le couloir. Le type c’est levé d’un bond pour l’aborder.

— Romy, écoute-moi !

La Romy a poursuivi son chemin imperturbable, déjà l’infirmière apparaissait à la porte du sas d’accueil. Pas de doutes, cette femme était la mère réclamée par la victime. L’homme s’est affalé sur son siège en serrant les poings, les dents aussi, trahies par les ondulations de ses masséters sur sa large mâchoire inférieure. L’œil moite aux conjonctives rougies, il prenait là une allure de bulldog triste. J’ai remis mon nez sur l’écran pour ne pas faire le voyeur de la détresse de cet homme tout en m’interrogeant sur le déchirement de ce couple autour de leur fille blessée. Cette séquence a éveillé en moi une suspicion à l’égard de mon voisin d’infortune. Je me suis à nouveau senti seul dans mon désarroi que je ne pouvais plus, en pensée, partager avec lui.

***

Juste à la fin de la vidéo anonyme où l’on voyait les flics s’acharner sur un manifestant, l’un d’eux se redressait et ébauchait un mouvement d’écartement des bras. En même temps que ses collègues se retiraient du lynchage. Comment l’appeler autrement ?

Il m’a semblé entendre un ordre comme :

— Arrêt… !

J’ai zappé alors sur la vidéo BFM où le flic était droit, casque à la main, bras ouvert juste avant de recevoir le projectile. À ses pieds la victime en position de chien de fusil, avait des cheveux longs qui dépassaient de son foulard. Une fille ?

***

L’homme à côté de moi a enfin pleuré et ça m’a presque soulagé parce que j’en avais envie aussi, mais par superstition je me retenais comme si les larmes dans ma condition allaient me porter malheur. Du coup il s’épanchait pour moi et une nouvelle sympathie s’est établie entre nous. Il s’est levé soudain pour aller aux toilettes, elles étaient à côté, aussi ai-je pu l’entendre vomir bruyamment. Une de ces gerbes exutoires aux larmes trop longtemps contenues. Comme on vide l’abcès d’une pensée purulente. Mais laquelle ?

Quel poids portait-il sur sa conscience ?

Les images de mon portable m’ont extrait encore de mes angoisses, comme si le sort de cette femme aux mains de la maréchaussée atténuait un peu la brutalité du mien.

***

Une évidence enfin en ressortait, la vidéo de BFM suivait l’autre coupée ou prise par un autre vidéaste. Cette dernière révélait ce même flic tabasser une femme au sol avec ses collègues. Entre le moment où il se redresse totalement et où les images commencent sur BFM, ces collègues ont dégagé de la scène, le militaire a enlevé son casque et reste donc seul, bras écarté et exposé « aux violences intolérables des casseurs » comme le déclame théâtralement le journaliste sur la bande son.

***

Au moment précis où mon voisin d’infortune est sorti des toilettes, l’obstétricien tout sourire est apparu enfin.

— Il pèse deux kilos et se porte comme un charme, la maman aussi ! Vous pourrez la voir à sa sortie de salle de réveil !

Un autre chirurgien a surgi sur ces entre faits et s’est adressé sèchement à l’homme en survêt bleu qui portait sur l’épaule l’insigne de la gendarmerie. Je ne l’avais pas remarqué jusqu’alors. Tout envahi par ma joie soudaine, je n’ai entendu que par bribes les mots de l’autre carabin.

— Traumatisme crânien… volet costal… lésion rénale et épanchement sanguin péritonéal.

Cela n’avait aucun sens pour moi, mais la longueur de la liste témoignait de la gravité des blessures de sa fille. Les deux chirurgiens sont partis. j’ai craqué, le gendarme était livide et il a fondu dans mes bras, comme ça, pour étouffer un sanglot sur mon épaule. Je ne savais que faire, alors j’ai chialé de bonheur sur lui puis je l’ai serré contre moi quand j’ai compris ce qu’il était en train de vivre.

Je tenais un gendarme dans mes bras et tout me laissait à penser que c’était celui de la vidéo.

Malgré cela je ne pouvais briser l’empathie soudaine qui m’attachait à lui. Je ressentais l’énormité de son acte, celle d’avoir frappé dans l’exercice de ses fonctions, sa propre fille ! Moi qui à l’instant était devenu papa. Désormais, les victimes de ses coups allaient muter en corps sensibles avec une âme.

Le visage tuméfié de la lycéenne au sol et sans défense celui de son enfant, une fille qu’il chérissait sans aucun doute.

Comment pourrait-il regagner sa confiance et celle de sa compagne ?

Comment, dès lors, pourrait-il frapper et balancer des munitions qu’il savait mutilantes sur des êtres désarmés ? Comment pourrait-il exercer ce métier immonde si la viande à cogner et meurtrir prenait la consistance de simple citoyens, non de rebelles anonymes ? Quand enfin, le dogme de l’autorité, de l’ordre républicain et de la sécurité qui auréolait sa fonction prendrait-il dans son esprit, l’évidence d’une sombre farce ?

Nous nous sommes séparés de cette étreinte surréaliste après quelques minutes. J’ai retrouvé Maria, mon bébé d’amour et la fraternité des gilets jaunes. Le militaire s’en est allé vers son casernement, sa hiérarchie et pour longtemps un horizon de solitude.

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