Quand le cyclone approche


Douce nuit tropicale

Il se déplaçait de plus en plus vite et sa longue queue fouettait les parois d’une humeur joviale. Son corps gluant tapi dans l’ombre attendait un rien. La nuit était tombée sur tous ceux qui l’approchaient et c’est dans leur nuit à eux qu’il se complaisait. Là, dans la misère et la promiscuité,  dans la rigole qui ne faisait rire que Mathéo et ses copains.

— Mathéo ! Mathéo ! Il faut rentrer !

Oui, il faut rentrer, car la nuit tropicale tombe vite. L’enfant porta la main à la bouche pour ne pas dire.

— Et, merde !

Il avait tout entendu lui, cette virgule abjecte, ce ramassis sordide de protéines aveugles qui courrait pourtant plus vite que l’enfant. Mathéo sentait-il la menace qui flottait, tapie au coin des rues et poussée par la faim, depuis le séisme ? Des coins, il en franchit deux avant de voir sa taule éclairée par la lueur vacillante de la lampe de sa mère. Les lames et les crosses dormaient encore quand il sentit sa main ferme qui l’entraîna jusqu’à sa paillasse. Un baiser, une caresse sur son front moite et le sommeil l’engloutit. Dans la pénombre, c’était beau et rassurant de voir un sourire au coin des lèvres de l’enfant. Pourtant, dans la nuit, s’agitaient déjà les pas pressés de la peur devant les crosses et les couteaux.

Lui était bien, tiède et gluant, avec son fouet qui battait dans les ténèbres. Il mordait déjà à l’aveugle. La parenthèse infâme était là dans les tôles quand la pluie tropicale s’abattit et qu’une goutte frappa la joue de Mathéo. Il s’éveilla soudain, le drap sale noyé dans un jus abject, le ventre saisi d’une douleur atroce et son cri cassé par la vague d’un vomissement.

Le pauvre enfant ne pensait plus et ne pleurait pas, l’esprit sidéré par les douleurs qui n’épargnaient même plus son crâne. Il n’avait pas la force de serrer sa maman qui courait déjà dans la rue boueuse et les pieds nus. Elle avait laissé son toit aux virgules et leur pédicule qui grouillaient dans la douce mare tropicale du bidonville, provisoire depuis trop longtemps.

Ah ! Et, vas-y, que je t’explique comment je rentre sans bruit dans la case, que je me prélasse et me multiplie pendant que tous dorment encore paisiblement. Vas-y, que je détaille, comment je glisse, mon dard plein de poison dans le ventre tendre des enfants. Ils étaient là, pâles sous le néon, se tordant de rire à en pleurer, un rire gros et gras de salle de garde. Puis ils croquaient leurs sandwichs et buvaient leur Coca au goulot avant d’enfiler leurs gants et  retourner au taf.

Il n’y aurait pas que Mathéo, ce soir, à voir sa peau se flétrir comme celle d’un vieillard, à voir ces êtres au bonnet bleu s’agiter autour de lui et le larder de dards et de tiges translucides. Dans un éclair de lucidité, il vit sa maman pleurer pendant que la pluie battait sur la toile et que les lampes vacillaient puis s’éteignirent.

Il écarta son œil de l’œilleton et fit signe à un quidam d’y jeter le sien.

— Le vois-tu ? En forme de virgule et son putain de flagelle ?

Le zigue plus pale qu’un linge se releva et essuya ses mains moites sur sa blouse.

— Le choléra ! murmura-t-il la voix soudain suspendue par l’émotion. Diarrhée, vomissements et déshydratation foudroyante !

— Tout a fait, et la mort !

— Et alors ?

— Rien pour ce soir, ça devrait aller, nous venons d’être approvisionné en sérum physiologique et antibios. L’équipe de garde est fraîche. Le petit Mathéo et les autres s’en sortiront, mais pour ceux des jours qui viennent, si le stock baisse et que le cyclone approche…


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