Boue et barbouzes


La lettre officielle du ministère ne l’avait pas surpris. Il fallait que cela arrive un jour. Dans ce métier, rester indéfiniment sur la ligne rouge entre sa conscience et la connerie élevée au rang de devoir était impossible, il fallait choisir. C’est le nouveau ministère qui tranchait. Le commissaire Bakar était relevé de ses fonctions. Il devenait hors-cadre. Un placard doré lui était promis en guise d’avancement.

— Une retraire à vingt-cinq ans, je prends ! pensa Bakar en déposant son flingue.

Le ministère n’imaginait pas la somme d’emmerdements à laquelle il s’exposait en laissant inactif et dans la nature, un limier de la trempe de Mohamed Bakar.

L’attaché du ministre de l’Intérieur avait pourtant averti sa hiérarchie.

— Bakar sorti du rang est une bombe à retardement qui va tôt ou tard nous péter à la gueule ! Rappelez-vous l’affaire du suicide de Bresson dans la préfecture du Gard. Bakar peut tout se permettre !

— Du calme, mon ami, je maîtrise, lui répondit le ministre. On ne peut pas laisser en fonction un petit merdeux qui fume du cannabis dans son bureau et ferme les yeux sur les petits dealeurs de shit. Cela, la République ne peut le tolérer !

— Tu parles ! Bakar s’en tamponne de la République ! La seule chose qui compte pour lui c’est la vérité ! pensa le fonctionnaire.

Et la vérité ? Le ministre de l’Intérieur la connaissait déjà !

Tout avait commencé un matin de novembre. Le commissariat fut informé du suicide du brigadier Pierre Forcal, quarante ans, garde mobile. Un quart d’heure plus tard, Bakar était devant la villa d’un quartier proche du périphérique. À sa grande surprise, deux malabars à lunettes noires et oreillette lui barrèrent le passage. Sans demander plus d’explication, il sauta sur le capot d’une voiture noire aux vitres teintées, garée sur le trottoir, monta sur son toit et se hissa d’un bon sur un petit balcon la surplombant. Le chauffeur de la berline, pareillement appareillé de lunettes noires et d’une oreillette, sortit en vociférant dans son micro, mais trop tard, le commissaire était déjà dans la villa.

Est-ce que Bakar fut surpris de trouver le préfet encadré de deux collègues qui se présentèrent comme fonctionnaire de la DCRI ? Pas vraiment. L’appel de l’épouse du suicidé l’avait déjà mis sur une piste qui s’annonçait savonneuse à souhait. En effet, elle venait de découvrir son mari , garde mobile, mort dans son bureau, son arme de service à la main. Le suicide fait partie des risques du métier de flic. Mais, quand ce dernier sort de quinze jours d’opérations à Notre-Dame-de-La-Glande et que depuis quarante-huit heures les radios annoncent la mort d’un gendarme lors d’échauffourées avec les manifestants écolos qui occupent le terrain pressenti pour la construction d’un aéroport sur la commune de ce même village , alors, il y a de l’huile en ébullition, de la hiérarchie sur les ergots, et du secret d’État dans l’air.

Ce projet d’aéroport était devenu l’abcès de fixation entre deux mondes : celui de l’État de droit contre l’état de légitime désobéissance, celui des élus démocratiquement élus sur des promesses de croissance intenables contre des individus pacifiquement unis contre le bétonnage de terres agricoles devenues précieuses pour la survie de l’humanité, celui de la violence d’État contre l’activisme pacifique. Une guerre qui durait depuis trois ans et que la mort d’un gendarme risquait de précipiter dans plus de violence.

La conversation tourna au vinaigre quand Bakar voulut s’adresser à la veuve Forcal. Manifestement c’était cela qu’il fallait éviter et manifestement c’était Bakar qu’il fallait museler. Le commissaire dut rebrousser chemin entre deux malabars de la DCRI. Il glissa discrètement sa carte de visite dans la boîte aux lettres en passant.

C’est ainsi que le fourgon de Mohamed Bakar fut repéré au centre de la France quelques jours plus tard puis dans la banlieue de Nantes. Il fut finalement identifié près des Bignous, un village à quelques kilomètres de la capitale de la Bretagne et à deux pas de NDDLG. Une bonne cinquantaine de robocops en tenue de combat barraient le chemin et contrôlaient tous les véhicules. Il en allait de même pour tous les carrefours du secteur, faisant du lieu de Notre-Dame-de-La-Glande, une zone sous contrôle militaire. Un vieux fourgon fiat tagué semblait attirer toute l’attention de la gendarmesque. Mohamed, juste derrière, put entendre les échanges vifs entre les bleus et le chauffeur baba cool.

— Vous m’avez contrôlé ce matin ! J’avais mes papiers, là je ne les ai plus, j’ai pris le fourgon pour aller chercher mon fils à deux pas !

— Monsieur, je vous prie de rester calme et de me donner vos papiers !

— Puisque je vous dis que je les ai oubliés, et c’est vous qui m’avez contrôlé ce matin, je vous reconnais ! Comme hier aussi !

— Monsieur ! Veuillez descendre de votre véhicule !

— Non, je ne descendrai pas !

Le flic ouvrit la portière et saisissant le chauffeur par la nuque le précipita hors de son fourgon. Ce dernier , la cinquantaine, barbu, cheveux longs réunis en une queue dans le dos et en chemise à carreaux s’affala à ses pieds alors que quatre robocops faisaient mine de le maîtriser au sol. L’homme ne dit plus rien, il se laissa menotter et embarquer sans résistance. Sa compagne qui tenta de s’interposer fut projetée au sol, sans ménagement, et dans la boue. Elle resta assise et bouleversée par cette violence gratuite. Bakar qui avait tout vu, sortit de son véhicule pour porter secours à cette femme à présent trempée et en pleurs. Un brigadier voulut l’en empêcher. Le commissaire sortit sa carte de police et la mit sous le nez du gendarme. Ce dernier se planta au garde-à-vous. Le commissaire poursuivit sa route et aida la jeune femme à se relever.

Un gradé, informé de la tournure des événements, accourut sur les lieux.

— Capitaine Dufour, je suis le responsable des opérations à ce carrefour !

— Bonjour Capitaine ! J’ai assisté au contrôle, je me porte garant de la personne que vous avez arrêtée, vous pouvez la libérer, c’est moi qui vous apporterai ses papiers.

— Heu, bien, Commandant !

Le gendarme resta interloqué par la prestance et la jeunesse de ce commissaire au look peu conventionnel.

Le baba fut libéré sur le champ, étonné tout de même, de la célérité de la procédure, il n’était guère habitué à autant de sollicitude de la part de la maréchaussée.

— Fais pas le malin ! On te retrouvera, tu n’auras pas toujours un commissaire de police pour te défendre ! lui dit le capitaine passablement irrité.

C’est ainsi que Bakar arriva au terme de son voyage : ce bocage nantais transformé en zone occupée depuis des mois, soumis à une pression militaire constante et que de jeunes activistes avaient surnommé Zone A Défendre (ZAD) plutôt que Zone d’Aménagement Différé. Le lieu s’étendait sur plus de deux-mille hectares, entre Notre-Dame-de-La-Glande, le village le plus proche, et les Bignous.

C’était une zone humide occupée de pâturages que les penseurs du siècle dernier avaient imaginée en aéroport au nom du progrès et de la croissance et que les élus et notables du vingt-et-unième s’apprêtaient à réaliser malgré le réchauffement climatique et le massacre environnemental mondialisé.

— C’est pas malheureux ! Nous arrivons ! Quelle idée de couper par le centre de la France pour venir dans ce trou ! s’écria Farida en sautant du fourgon.

— Tu n’aurais pas voulu que je file mon fric à VINCI le bétonneur des centres-villes de France et constructeur potentiel du plus grand projet inutile du pays, le futur aéroport de NDDLG !

Farida regarda ses pieds englués dans dix centimètres de boue.

— Mouais ! Ben pour le coup j’aurais bien aimé tomber sur du béton en sortant !

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