Papy, c’est quoi la guerre ?

Le gamin m’avait balancé ça dans le jardin alors qu’il sautait sur le trampoline.

Faut dire que la radio peu avant dans la cuisine avait inondé l’espace sonore d’un flot de mots singuliers.

Le bambin n’avait, chose rare, rien dit durant le petit déjeuner, il semblait ailleurs.

Il n’en fut rien manifestement et il avait bien saisi le seul mot clef qui vaille de la matinale de ce jour-là :

Guerre.

— C’est quoi au juste ? pensai-je à mon tour

Il fallait une réponse simple pour enfant, rapide de préférence, mais claire. Ce qui ne faisait pas bon ménage avec la gravité de l’expression.

Enfin, pour l’adulte que j’étais, qui à 65 ans, n’y jouait plus depuis longtemps sans jamais l’avoir pratiqué en vrai non plus. Sauf dans quelques échauffourées de mon service militaire où les balles à blanc ne faisaient mal qu’aux oreilles.

Il attendait une réponse même s’il sautait toujours l’air de rien. Mais je percevais son regard en coin qui scrutait toutes mes expressions. Je me lançais enfin :

— La guerre c’est quand des pays s’agressent qu’il y a beaucoup de morts et que c’est pas toujours les gentils qui gagnent à la fin.

Pourquoi j’avais balancé ça, je me le demande ? C’était complètement con et il n’allait rien comprendre.

Je réalisais soudain la gravité de la situation à mon tour. Pour la première fois de ma vie, je pouvais me mettre à la place des habitants d’un pays voisin agressés par une grande puissance.

Des Européens comme moi gavés de bidoche à la maison et de pop corn au cinéma comme d’écrans dans leur salon.

Jusqu’alors, je n’avais suivi de loin que des guerres exotiques. Des guerres sans suspens où les états unis, alors gendarme du monde, disait-on, fondaient sur de petits pays rebelles et affamés. Souvent au sein de coalitions où notre belle France participait pour gagner sans gloire.

Nous étions aussi les bons qui avaient triomphé de l’Allemagne Nazi quelques décennies plus tôt.

Grâce au concours de mon papa qui fut résistant et dont il ne faisait pas l’ombre d’un doute qu’il fut des meilleurs.

Je fus ainsi toujours conduit un à bel optimisme vis-à-vis de ce fléau. Jusqu’à hier où la Russie a envahi l’Ukraine en même temps que les premières fleurs d’amandier jaillissaient en garrigue.

Le gamin n’avait pas interrompu son jeu et continuait à sautiller sans plus jeter son œil inquisiteur sur moi.

Puis, soudain, d’un air grave qui me glaça d’effroi, il me balança en me regardant droit dans les yeux.

— Alors c’est les méchants Russes qui vont nous gagner, hein, Papi  ?

Il m’a scié le môme.

Je l’ai serré alors dans mes bras, les yeux noyés de larmes et muet d’émotion ce qui m’épargna de lui répondre une autre connerie du genre :

Non, personne ne gagne à la guerre. Des gentils comme des méchants, il n’y a que des perdants.