Interview de l’auteur

 

À poil avec Guy

Pour débusquer le personnage c’est un peu compliqué. On m’avait donné quelques pistes confuses. On m’avait parlé d’un vieux fourgon, bizarrement son domicile « fixe » et qui allait d’une olivette abandonnée à deux pas de Nîmes à un plateau lozérien perdu à 1500 mètres d’altitude. Cela en disait long sur la philanthropie du personnage. J’ai opté pour la Lozère à la vue des températures caniculaires qui régnaient sur la Rome française l’été dernier. Si vous avez peur des mouches, des bouses, des odeurs corporelles et des blasphèmes, ce reportage peut heurter votre sensibilité. Pour moi qui ne crains pas grand monde à par dieu, cet entretien était de la balle. J’allais à la rencontre de l’obscur Guy MASAVI et je n’ai pas été déçu.

Au détour d’un chemin, alors que les mouches pesantes trahissaient un troupeau de bovins à proximité, je suis enfin tombé sur le fourgon du discret nouvelliste. Un véhicule, somme toute, cossu et récent qui aurait convenu à un bobo de gauche friqué contrairement à la rumeur. Aussi, est-ce pour cela qu’il a couvert sa carrosserie de sticks aussi divers et variés que poilants du genre, non au nucléaire, non aux OGM, non à l’aéroport de Notre Dame des Landes, non au barrage de Sivens et comme si cela ne suffisait pas pour ne pas le confondre avec un touriste ordinaire adepte du camping-car et qui placarde les drapeaux des régions et des pays qu’il traverse, un grand A noir de l’anarchie occupait son capot, histoire, sans doute, d’affirmer que le seul pays qu’il reconnaissait était la terre. Bon, en même temps, sa terre à lui avait un diamètre, selon la rumeur, qui allait des plaines gardoises aux montagnes lozériennes.

Mouais, pour le coup ça ne le faisait pas non plus avec TRIGANO écrit plus haut et plus gros sur le front du fourgon. Bref, le libertaire révolutionnaire ne se balade pas dans un vieux Volkswagen collector des années 1970.

Pour faire sortir l’ours de sa tanière, j’ai d’abord toussé, puis frappé, puis crié. C’est seulement à ce dernier essai que j’ai entendu une éructation gutturale qui m’a confirmé une présence humaine. La porte s’est ouverte et un chien noir a surgi en se cassant la gueule sur le marche pieds. Il s’est relevé sans faire attention à moi pour aller claudiquant, pisser sans lever la patte sur un parterre de myrtille.

— N’ayez pas peur, elle est sourde, aveugle et n’a presque plus de dents, comme moi ! m’a-t-il dit.

Guy MASAVI ! Je l’avais, à présent, devant moi en chair et en os et à poil !

Non, ne vous méprenez pas, quand je dis « à poil », c’est une simple allusion a son système pileux qui a abandonné son crane pour son menton et ses mandibules, en passant par les oreilles, le bout du nez et les narines. Pour le reste, un t-shirt noir qui mettait en valeur sa barbe poivre et sel ébouriffée, un jean noir et des sandales en lanière de cuir élimées sur des orteils tout aussi poilus, composaient son costume.

Sous l’orage de mouches en tout genre, aussi lourdes qu’agaçantes, il m’a rapidement invité à entrer. Il est vrai qu’à l’intérieur, les moustiquaires et la tapette le mettaient à l’abri du nuisible, au vu des cadavres d’une guerre sans merci que faisait Guy contre ces insectes collants. Parmi toutes les causes que défend Masavi au vu des stickers qui tapissaient la tôle du fourgon, c’est bien la seule victorieuse, pour l’instant. Une planète libertaire et la fin des nuisances écologiques petites ou grandes qu’il souhaite n’étant pas à l’ordre du jour sur le caillou Terre.

Il m’a installé vaille que vaille sur un fauteuil inconfortable, les genoux coincés par le pied unique de la table amovible et les orteils au chaud sous la chienne centenaire.

L’écran de l’ordinateur entre nous, j’ai commencé mon interview. Enfin, j’ai dû refuser tout d’abord, un petit canon de rouge et un joint, ce qui ne l’a pas empêché de consommer les deux. Les rares mouches rescapées de la guérilla contre le diptèrisme mondialisé se sont ralliées à la cause révolutionnaire sous l’effet du cannabis passif et moi j’ai tombé mon t-shirt dans la moiteur ambiante de la caisse.

Par politesse, je présume, il a fait de même en balançant aussi le tissu noir qui couvrait son torse poilu.

J’ai pu enfin attaquer l’interview du siècle :

— Guy Masavi je…

Il m’a interrompu aussitôt.

— C’est Massavi qu’il faut dire et non za mais poursuivez, simple précision.

— Ah, pardon je pensais qu’un s entre deux voyelles ça faisait za comme zébu , ai-je répondu dépité.

— Ça le fait, c’est vrai, mais c’est pour faire chier, me répondit-il et il a levé son poing droit ganté de noir. Puis s’est ravisé en levant le gauche.

— Ouais, je suis mal latéralisé, m’a-t-il dit.

On comprend mieux ses combats, mais il n’a pas développé et comme j’ai refusé le verre qu’il me tendait, il l’a bu.

Masavi ne développe pas en général, il effleure là où ça fait mal et attend le cri de douleur puis s’en va.

C’est ce qui explique son gant noir sur sa main droite. Un accident vasculaire cérébral l’a laissé, avec deux mains gauches m’a-t-il dit, mais la droite lui fait atrocement mal au moindre effleurement, d’où ce gant. D’où aussi sa maladresse chronique. Durant cette brève interview, il a renversé son verre deux fois dont l’un plein qui a fini sur mes genoux. Pour s’excuser, il a crié :

— Et merde !

Et, les mouches rescapées et déjà passablement acquises à la cause révolutionnaire ont rappliqué à ce cri de ralliement pour compléter leur rééducation idéologique sur mes rotules vinasseuses.

— Vous êtes aussi dessinateur et ne dédaignez pas de faire des satires de nos politiques.

— Ouais, m’a-t-il répondu, mais j’ai beaucoup perdu avec ma main gantée. Je me suis rééduqué en faisant des caricatures de Mahomet, mais elles ne faisaient rire que moi et les musulmans. Quelle humiliation !

J’ai cherché une question plus générale pour enchaîner, et plus près de la platitude de ses écrits. Et la lumière fut :

— Vous vous dites écrivain pour de rire, faut-il comprendre que vos écrits ne sont pas sérieux, et sans consistances ?

Il a éclaté de rire

— Ah ! enfin un qui a tout compris ! On va fêter ça !

Et il a bu un coup !

J’ai alors tenté d’aborder son personnage fétiche, le commissaire Bakar, le flic qui n’aimait pas les flics. Il a écrasé une mouche sur mon nez avec sa tapette. Sous des airs bonhommes, son côté Pol Pot n’est jamais loin, en particulier avec les diptères récalcitrants à la rééducation.

— Ho, pardon! C’est plus fort que moi ! fit-il en constatant mon nez écarlate. Oui, heu, Bakar, certes, il n’aime pas les flics mais, c’en est un tout de même. Aussi, est-il préférable de s’en méfier. Il n’y a pas de connerie sans cons et un flic reste un con, Bakar ou pas. Je le sentais nerveux, un peu agacé.

— Oui, mais Bakar est un personnage de fiction, lui répliquai-je, on ne peut pas le suspecter d’être con, non ?

— Masavi n’est qu’un pseudo, que savez-vous de la connerie qu’il cache ? me répondit-il d’un air énigmatique.

Je sentais une tension monter presque palpable dans l’air alourdi par les parfums de sueur de nos aisselles moites et de graillons séchés du bac voisin.

Je devais poser la question qui tue, avant de subir le même sort que les mouches captives de son camp de rééducation. La question qui doit aller à l’essentiel et focaliser sur un sujet qui fâche en général sans trop entrer dans le détail tout en étant consensuel ni heurter le lecteur autant que l’interviewé. Il me fallait l’inspiration d’un Chancel, la soumission d’un Pujadas, la grâce de mon curé de quartier. Je me suis lancé :

— Et Dieu dans tout ça !

Il a pris un air peiné, les yeux presque larmoyants, il a posé une main sur mon épaule. J’ai senti le poids de sa grande humanité et la compassion qui l’animait en général envers son prochain même le plus con.

— Bois un coup mon gars, et tiens toi bien, faudra que tu sois fort, et prenant une inspiration:

— il est mort !

Puis, il a ri aux éclats, un rire cannabique, un rire sans objet, simplement pour rire comme on pleure et vice versa.

L’interview n’a pas décollé et les heures passant, de dépit, j’ai accepté un verre, puis un autre.

Nous avons fini sur le chemin qui sentait bon le genêt et le foin coupé, la chienne rhumatisante, boitant à nos côtés, nous, titubant, bras dessus bras dessous et chantant l’internationale. J’ai senti, un instant, passer le frisson de la fraternité communiste révolutionnaire et libertaire mêlées, alors que la nuit tombait et les mouches dormaient sur le plateau lozérien. On a refait le monde et il était temps, au petit matin tout était à refaire.

C’est ainsi que s’est achevé cet entretien déprimant avec ce mystérieux auteur, fort justement méconnu Guy Masavi tout comme Auguste Picrate, est mondialement inconnu et là c’est dommage.