Carton rouge


L’affiche France-Tréloingolie du sud, ce soir de Coupe du monde, avait dépouillé le centre-ville de son tumulte estival habituel. Une tension muette régnait dans les rues vides. Des fenêtres ouvertes s’échappaient des clameurs noyées de vuvuselas. Les terrasses des cafés étaient peuplées d’humains assis, cous et regards tendus vers une lucarne multicolore et bruyante.
Mohamed Bakar observait avec délectation cette parenthèse surréaliste qui transformait le peuple braillard en moutons muets dépités par la défaite qui se profilait. Dans quatre-vingt-dix minutes, si la victoire était, par miracle, au rendez-vous, les moutons allaient se muer en loups alcoolisés et déferler dans les rues, en criant : on a gagné ! S’appropriant ainsi la gloire des joueurs pour quelques minutes de lumière, dans leur obscure médiocrité citoyenne, étrange alternative entre un monde bling bling et un monde bêlant.</><>

Les volutes de sa pipe aux parfums d’herbes exotiques se mêlaient aux odeurs de fritures et de fuel de la ville. Il déambula ainsi dans les rues, poussant son vélo, jusqu’à tard dans la soirée. La ville s’endormit

doucement avec la gueule de bois d’une nouvelle défaite de son équipe nationale.

Perdu dans ses rêveries, le jeune commissaire sursauta à la musique du groupe Ska-p de son portable  » léga léga Légalisation !  ».

— Bonsoir Patron ! La voix forte de Carrière retentit dans l’écouteur, poussant le jeune flic à écarter l’appareil de son oreille.

— C’est un meurtre ! 20 rue des Lauriers, un type égorgé à son domicile, c’est une voisine qui a donné l’alerte.

On l’a découvert baignant dans son sang.

Finies les rêveries, la rue des Lauriers n’était guère loin. Bakar enfourcha son vélo pour se rendre au plus vite sur le lieu du crime.

Les gyrophares des voitures blanches et bleues scintillaient au milieu d’un groupe de badauds. Le commissaire se fraya un chemin, déroulant sa silhouette longiligne. À la surprise du planton de service décontenancé par ses traits juvéniles, il présenta sa carte de commissaire et lui confia son vélo puis d’un pas nonchalant grimpa au quatrième étage de l’immeuble qui surplombait la rue des Lauriers.

Le cadavre était allongé en chien de fusil, les mains crispées sur son visage. Une mare de sang gluant soulignait le corps. Les flashes des appareils photo de la criminelle scintillaient dans la pièce envahie d’hommes en blouses blanches gantés de latex.

Carrière vint à la rencontre de son patron.

— Il s’appelle Paul Verlan, il était veilleur de nuit à Carrefour. La porte était verrouillée. La télé marchait encore, pas de trace de lutte évidente, la victime devait connaître son agresseur. C’est la logeuse qui a donné l’alerte, inquiète qu’il ait laissé la télé allumée si tard et qu’il n’ouvre pas à ses appels. Il semblerait que le coup mortel soit dû à un objet tranchant qui a touché la carotide.
Pendant que Carrière débitait son compte rendu, Bakar scrutait la pièce consciencieusement.

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